Le 15 janvier 2026, l’Union européenne et les quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) ont signé l’accord de libre-échange négocié depuis de nombreuses années, malgré l’opposition d’un grand nombre d’Européens, notamment de la majorité des agriculteurs français. Face aux mobilisations agricoles et citoyennes, Emmanuel Macron, pourtant partisan convaincu et acteur des politiques néo-libérales, a voté contre sa ratification par l’Union européenne. Pure hypocrisie ! Ce chantre du libre-échange savait pertinemment que son vote serait minoritaire et ne présentait aucun risque d’empêcher, ni même de freiner le processus de validation de cet accord. D’ailleurs, depuis la conclusion de celui-ci en 2019, et malgré les promesses présidentielles et gouvernementales, la France n’a rien fait pour en modifier le contenu initial, ni pour faire respecter les « lignes rouges » qu’elle avait elle-même fixées : pas d’augmentation de la déforestation, conformité avec l’Accord de Paris sur le climat, respect des normes sanitaires et environnementales pour les produits agroalimentaires importés du Mercosur. Or, les conséquences de l’accord, s’il est appliqué, seraient dévastatrices pour l’agriculture paysanne, mais aussi pour les écosystèmes et le climat.
En premier lieu, cet accord constitue une menace sur les filières économiques les plus fragiles des deux côtés de l’Atlantique. Comme tous les accords de libre-échange, dont le but est de stimuler la croissance des pays signataires en favorisant leurs échanges commerciaux, il met en concurrence les producteurs et entreprises des pays signataires. Or la croissance des exportations de produits agricoles du Mercosur vers l’Europe – notamment de viande, mais aussi d’autres produits agroalimentaires – n’apportera rien aux paysans sud-américains : elle profitera surtout aux grandes exploitations. En revanche, elle mettra en difficulté les éleveurs européens confrontés à la concurrence de ces dernières qui, de surcroît, ne sont pas soumises aux mêmes règles qu’eux.
En effet, les normes sociales, sanitaires et environnementales en vigueur dans l’Union européenne sont généralement plus exigeantes que dans les pays du Mercosur. Or, rien dans l’accord ne garantit que seuls des produits réalisés dans des conditions de production similaires et selon des normes équivalentes pourront être importés en Europe. Pour que ce soit encore plus clair, une « annexe sur le développement durable », censée rassurer les opposants et désarmer les critiques, rappelle que toute partie prenante à l’accord ne pourrait « appliquer le droit de l’environnement et le droit du travail d’une manière qui constituerait une restriction déguisée au commerce ». Tout est dit : le droit du commerce l’emporte sur toute autre considération.
Du côté européen, les entreprises du secteur automobile voient dans cet accord la possibilité de vendre dans les pays du Mercosur les voitures thermiques qu’ils ne pourraient plus commercialiser en Europe après 2035. Celles de la chimie y voient un moyen de continuer à écouler des pesticides et autres produits dangereux pour la santé qui sont ou seront interdits d’utilisation dans l’UE. Autrement dit, il s’agit d’exporter de la pollution et des poisons – qui d’ailleurs, pour ces derniers, reviendront dans nos assiettes par le biais des produits importés.
Un autre effet des accords de libre-échange est la multiplication des transports internationaux de marchandises, ce qui contribue inévitablement à augmenter les émissions de gaz à effet de serre (GES). D’énormes bateaux porte-conteneurs ou des avions-cargos transportent sur des dizaines de milliers de kilomètres des marchandises pourtant déjà produites ou susceptibles de l’être dans les pays de destination. Il arrive même que des objets ou des composants fabriqués sur un continent soient assemblés dans un autre, éventuellement conditionnés ailleurs, puis reviennent au point de départ comme produits finis pour être mis sur le marché…
S’agissant plus spécifiquement du Mercosur, l’augmentation de la production agricole, notamment de viande bovine, pour répondre à la croissance des exportations vers l’Europe, va nécessairement accélérer la déforestation : l’un des moteurs importants de ce phénomène en Amazonie est l’accroissement des surfaces agricoles affectées au pâturage du bétail. Le rapport de la commission Ambec, remis au Premier ministre en 2020, conclut à une accélération de la déforestation annuelle de l’ordre de 5 % par rapport à la moyenne des cinq années précédentes. Cette accélération contribuera à la dégradation du climat mondial et à la diminution de la biodiversité.
Cet accord néolibéral d’un autre temps, qui ne profite qu’à l’agro-business et aux multinationales au détriment des agriculteurs, de la santé publique et du climat, ne doit pas être mis en œuvre. Le libre-échange ne peut pas, et ne doit plus être, le principe qui guide l’Union européenne en matière de politique commerciale. Il est au contraire urgent de réduire notre dépendance aux marchés mondiaux, tant pour nos importations que pour nos exportations.
Comme l’ont écrit récemment une trentaine d’organisations, dont Attac-France, dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron : « Nous ne voulons ni de la loi de la jungle de Donald Trump, ni de la poursuite d’une mondialisation néolibérale désastreuse, mais une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteurs et des salariés, pas plus que la planète. »
Dernière minute
Le 21 janvier 2026, le Parlement européen s’est prononcé par 334 voix contre 324 en faveur d’une résolution qui renvoie l’accord UE-Mercosur devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Ce vote, fruit des mobilisations paysannes et citoyennes menées depuis des années, suspend donc le processus de ratification européen. Le Collectif national Stop Mercosur déclare dans un communiqué : « Ce vote, qui n’est pas une surprise, illustre ce que nous disons depuis des mois : il n’y a pas de majorité acquise au sein de l’UE en faveur de l’accord le plus nocif jamais négocié par l’Union européenne. Toute application provisoire de l’accord serait un scandale démocratique inacceptable, bafouant le parlementarisme et les institutions européennes. »
L’histoire n’est donc pas terminée. Les luttes non plus.