Economie humaine

jeudi 4 octobre

Par antoine Reverchon pour Alternatives économiques, extraits :

Deux ouvrages visent à offrir un programme économique « clé en main ».

« Une autre voie est possible », d’Eric Heyer, Pascal Lokiec et Dominique Méda, Flammarion, 360 pages, 21 euros.

« Economie : on n’a pas tout essayé ! », de Gilles Raveaud, Seuil, 320 pages, 20 euros.

La gauche française, éclatée façon puzzle, cherche donc de nouvelles idées pour rebondir. Pierre Rosanvallon, avec Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018 (Seuil), s’efforçait de lui proposer une nouvelle méthode de mobilisation politique.

Voici deux livres qui, parus quasiment le même jour, visent à lui offrir un programme économique « clé en main », avec deux titres significativement proches.

Et un premier constat similaire. Ce qu’une poignée d’économistes s’évertuait à clamer dans le désert du consensus néolibéral de la fin du siècle dernier – les inégalités s’accentuent ; l’instabilité financière et le marché tout puissant menacent la croissance, l’environnement et la démocratie ; l’Etat et les institutions économiques doivent jouer un rôle de régulateur, de garant et d’investisseur – est en train de devenir le consensus des économistes, jusque dans les bastions considérés comme les ordonnateurs de la politique économique menée jusqu’à la grande crise de 2008 : le Fonds monétaire international (FMI), l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la Commission de Bruxelles et même la Banque centrale européenne (BCE).

Depuis quatre à cinq ans, ces institutions multiplient les rapports préconisant la hausse des salaires et des investissements publics, la réduction des inégalités, la mise au pas de la finance de l’ombre et des paradis fiscaux, une fiscalité plus progressive et redistributive, l’abondance de la liquidité sans craindre l’inflation, le rééquilibrage du commerce entre pays excédentaires et déficitaires…

Mais les politiques, et d’ailleurs la plupart des experts médiatiques, n’ont toujours pas tiré les conclusions pratiques de ce revirement intellectuel spectaculaire, notent les auteurs. Ils continuent à analyser la situation économique avec les concepts d’avant-crise et à prescrire les solutions… qui y ont mené.

Dans les bras de l’extrême droite

Les auteurs montrent comment, une fois passé le moment de panique qui a vu les Etats du G20 se concerter en 2008 pour lancer un des plus importants programmes de dépenses publiques de l’histoire, chacun, en Europe en particulier, est revenu au « business as usual » en croyant la crise passée.

Ce faisant, ils ont transformé le rachat par l’argent public de la dette privée bancaire – cause première de la crise de 2008 – en crise de la dette publique européenne en 2010 ; ils ont fait supporter aux contribuables, aux salariés et aux chômeurs, au nom de l’équilibre budgétaire et de la compétitivité, ce qui aurait dû être une purge financière démantelant les banques ; ils ont ainsi, par l’accroissement des inégalités et le sentiment de « collusion des élites mondialisées », jeté les victimes de la crise dans les bras de l’extrême droite.

Une politique à contretemps particulièrement visible en France, observent Eric Heyer (économiste), Pascal Lokiec (juriste) et Dominique Méda (sociologue), où le retard à l’allumage des « politiques structurelles » de démantèlement du modèle social fait que celles-ci interviennent alors que la plupart de nos voisins en ont perçu les limites, et où les plus fragiles ont le plus besoin de protection.

Autre point commun aux deux ouvrages, la volonté de dépasser l’art de la critique pour avancer des solutions « réalistes », c’est-à-dire non seulement économiquement fondées (on a rarement vu des économistes « de gauche » se référer aussi souvent à l’OCDE, au FMI, au MIT et même à la BCE !), mais aussi politiquement acceptables dans l’état actuel de l’échiquier européen.

Donc des solutions qui n’envisagent ni la sortie de la zone euro, ni la rupture ou la renégociation des traités, ni l’isolement protectionniste, ni la perte de compétitivité – mais c’est justement parce que leur diagnostic ne rejette pas la responsabilité de la crise sur la monnaie unique, sur un « excès » de dette publique, sur les « contraintes » de l’Europe, sur un pseudo-manque de compétitivité ou une pseudo-« préférence pour le chômage », mais bien sûr les erreurs de politique économique et les préjugés idéologiques de nos gouvernements successifs, libéraux comme sociaux-démocrates.

Prendre soin des « perdants » de la mondialisation

Et de glaner des idées au fil des pages dans des mesures envisagées mais abandonnées dans les faits : la taxe sur les transactions financières, la non-comptabilisation des investissements publics « structurels » dans les critères de Maastricht, l’extension de la CSG, la taxation des successions, la taxe carbone aux frontières, les territoires zéro chômeurs, le salaire minimum européen, la semaine de quatre jours, le grand emprunt pour la transition énergétique financée par la BCE, la TVA européenne, la taxation des multinationales sur leur chiffre d’affaires, la codétermination dans les entreprises, la coopération renforcée entre Etats européens progressistes…

Y compris en passant par le rétablissement de l’équilibre du budget de fonctionnement de l’Etat, afin de « regagner la confiance des citoyens », jugée indispensable à l’accomplissement des réformes !

Mais il s’agit bien de dégager les financements nécessaires à la reconstruction d’un modèle social capable, d’une part, de « prendre soin » des perdants de la mondialisation, et, d’autre part, d’assurer la transition vers un modèle économique qui rompra avec la quête éternelle d’une croissance destructrice et visera l’accroissement du bien-être de tous.

C’était le projet des pères de la science économique (Adam Smith) comme de ceux qui l’ont refondé après la crise de 1929 (Keynes), projet auquel les économistes, selon les auteurs, n’auraient jamais dû renoncer.

Un projet qui place désormais la lutte contre le dérèglement climatique et la destruction de la biodiversité au cœur de tout programme politique, tant l’urgence est devenue, tout simplement, la survie de l’humanité.



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