Gilets jaunes, pouvoir d’achat ? Pour toute réponse, Edouard Philippe encense la concurrence

dimanche 10 mars

5 mars 2019 Par Romaric Godin pour Médiapart, extraits :

Dans un discours devant l’Autorité de la concurrence, Édouard Philippe a cité deux fois le père du néolibéralisme, Friedrich von Hayek, et a défendu l’idée de la concurrence comme réponse aux problèmes de pouvoir d’achat. La confirmation qu’il n’y aura pas de « changement de cap » dans la politique économique du gouvernement.
Si l’on voulait une confirmation que le gouvernement n’entend pas changer de cap sur le plan économique, Édouard Philippe s’en est chargé ce mardi 5 mars à l’occasion des dix ans de l’Autorité de la concurrence. Dans son discours, le chef du gouvernement a, par petites touches, défini les contours de sa vision économique. Débutant et achevant son intervention par des citations du père du néolibéralisme, Friedrich von Hayek, Édouard Philippe a précisé que le texte fondateur de ce dernier, La Route de la servitude, avait « façonné et transformé sa façon de voir le monde ».

La concurrence, c’est la liberté…

Dans la première citation, Hayek défend l’idée d’une « armature juridique » permettant le fonctionnement « efficace » de la concurrence. C’est là tout l’esprit de la pensée néolibérale. Contrairement à ce que l’on croit, il ne s’agit pas de se débarrasser de l’État, mais plutôt d’utiliser l’État pour assurer la suprématie du marché sur la société. Ceci fait parfaitement écho à la deuxième citation de Hayek, qui clôt le discours du premier ministre et qui rappelle que l’on doit prendre soin de ses libertés économiques parce qu’elles sont le socle de toutes les autres. Pour Hayek, sans États, pas de marché fonctionnel et sans marché fonctionnel, pas de liberté.

Voici bien la « vision du monde » de celui qui dirige aujourd’hui le gouvernement. Ce n’est pas tant à une « concurrence pure et parfaite » que vise le gouvernement qu’à un « ordre public économique ». Cet ordre public économique est précisément ce à quoi prétendait non seulement Hayek, mais aussi les ordolibéraux allemands. C’est la définition du néolibéralisme : faire de l’État le garant de la marchandisation de la société. Pour Édouard Philippe, cette marchandisation est l’assurance non seulement de « la liberté », mais aussi de la prospérité.

Ainsi le premier ministre développe-t-il : « La concurrence est un outil, le meilleur qu’on ait trouvé, pour favoriser l’innovation, pour améliorer la qualité, pour faire baisser les prix. » Et s’il en est ainsi, on aura compris que les maux de la société française tiennent principalement à l’absence de concurrence. Avec elle, l’économie innovera davantage, montera en gamme et on pourra dégager du pouvoir d’achat. Pas de dogme, donc, mais quand même une belle assurance.

Logiquement, Édouard Philippe a donc considéré qu’il fallait agir pour régler le pouvoir d’achat des Français en renforçant encore la concurrence. Il entend lutter contre les « dépenses contraintes » qui apparaissent comme le résultat de rentes et, ainsi, s’apparentent à « des impôts ». Là encore, c’est une doctrine courante de la pensée néolibérale.

Le gouvernement a alors décidé de frapper fort : il va établir un comparatif pour les tarifs d’auto-écoles, favoriser la concurrence dans le domaine des pièces détachées pour automobile, rappeler aux copropriétaires qu’ils peuvent changer de syndic tous les trois ans, lancer la vente de médicaments sur Internet et compter sur les « fintechs » pour faire baisser les frais bancaires.

Des mesures bien éloignées du problème

Il n’est pas question de remettre en cause leur bien-fondé, mais avouons que mettre en œuvre des mesures aussi microscopiques pour régler la crise des « gilets jaunes » pourrait faire sourire.

En réalité, on aurait tort, car ces mesures visent moins à améliorer le pouvoir d’achat qu’à renforcer la marchandisation de la société. Et pour cause : la vraie raison de l’explosion des dépenses contraintes, ce sont les dépenses de logement, comme l’a montré une étude de l’Insee l’an dernier.

Or si les dépenses de logement ont augmenté, c’est pour deux raisons principales : le renchérissement des loyers et le poids des charges financières liées aux crédits immobiliers. Autrement dit, ce sont les « prix » du logement qui ont augmenté. Ont-ils augmenté parce que le marché du logement est « captif » ? C’est tout le contraire. Ce marché est libre et ce n’est pas faute de concurrence, mais parce qu’il est libre que les prix ont augmenté. S’il était réglementé, les loyers seraient restés plus sages et les crédits auraient été distribués avec plus de parcimonie, réduisant la flambée des prix.

C’est aussi parce qu’il y a, en France, des inégalités de patrimoine considérables, qui se creusent, et que ces inégalités conduisent à des coûts du logement fort différents selon les classes sociales. Enfin, ces dépenses contraintes en produisent d’autres : on cherche des logements meilleur marché, plus éloignés des centres-ville, et l’on devient dépendant de l’automobile, là encore non pas faute de concurrence mais parce que, souvent, l’alternative de transports publics n’existe pas, ou peu, ou plus. Mais quelle est la réponse du gouvernement ? La loi Elan, qui libéralise encore davantage le logement, et notamment le logement social…

Quant au mythe de la concurrence vue comme un moteur de l’innovation, il semble appartenir à un autre siècle. L’économiste anglo-italienne Mariana Mazzucato, dans ses deux ouvrages, The Entrepreneurial State et The Value of Everything, a montré combien les innovations privées étaient des utilisations d’innovations publiques bien davantage que les fruits de la concurrence. Et comment la concurrence conduisait moins à des montées de gamme qu’à des confiscations de valeurs par une minorité.

L’ignorance du travailleur

Bref, Édouard Philippe raconte ici une belle histoire, mais qui n’a que peu de rapports avec la réalité. Son objectif n’est pas le pouvoir d’achat, mais bien l’extension du domaine de la concurrence garantie par l’État.

La raison de cette vision est évidente : dans son discours, Édouard Philippe ignore les travailleurs. Pas une seule fois les conséquences de la concurrence sur la valeur du travail ne sont évoquées. La question du pouvoir d’achat n’est conçue que sous deux rapports : celui des mesures fiscales, autrement dit des baisses d’impôts, meilleur gage d’un futur désengagement de l’État dans l’économie, et celui de la concurrence, autrement dit de la baisse des prix, qui s’obtient par une pression constante sur les salaires.

Dans la « vision du monde » d’Édouard Philippe, forgée donc par la lecture de Friedrich von Hayek, les citoyens sont avant tout des consommateurs, à la rigueur des producteurs (mais le producteur n’est pas ici le travailleur, c’est l’entreprise). Leur liberté n’est pas prévue dans le travail dont la valeur est déterminée par le marché libre, mais dans le seul acte de consommation.

Dès lors, la baisse des prix par la concurrence est le revers de la modération salariale : le consommateur sera moins bien rémunéré, mais devra moins payer. C’est là encore le rêve néolibéral qui débouche sur un enfer dans la réalité : celui de travailleurs pauvres, précaires et soumis à une pression de plus en plus forte.

Car face à la baisse des prix induite par la concurrence, le producteur maintient sa part du gâteau en réduisant la part du travail dans la valeur ajoutée, autrement dit dans la richesse créée. C’est donc le travail qui s’ajuste à la pression de la concurrence, pas le producteur. C’est le phénomène que l’on observe dans le monde entier depuis une quarantaine d’années, en complément du phénomène de libéralisation des échanges, y compris en France où la part du travail dans la valeur ajoutée, qui a beaucoup baissé dans les années 1980, s’est depuis relativement stabilisée, au grand dam du Medef.

C’est bien là le cœur de la pensée économique du gouvernement : privilégier le consommateur sur le travailleur en faisant mine d’ignorer que les deux, la plupart du temps, ne font qu’un, et que le peu que l’on redonne d’un côté ne compense pas ce que l’autre perd de l’autre.

Le travailleur doit donc s’adapter à la concurrence et voilà pourquoi il était urgent de libéraliser le marché du travail.

Très significativement, dans son discours devant l’Autorité de la concurrence, Édouard Philippe fait l’éloge de la loi Le Chapelier de 1791, loi qui met fin aux corporations et que l’actuel chef du gouvernement considère, conformément à la pensée de Hayek, comme l’aboutissement économique de la suppression politique des privilèges, le 4 août 1789.

Mais il oublie de préciser (et c’est logique, puisque le travailleur est ici pleinement ignoré) que cette même loi interdisait les « groupements d’ouvriers », autrement dit les ouvriers, et les grèves, perçues comme d’insupportables entraves à la concurrence.
Le rêve d’Édouard Philippe est donc bien celui d’une société soumise au marché et de travailleurs invisibles, obsédés par leur statut de consommateur. Sa politique, c’est celle d’un État garant du fonctionnement du marché, donc de la soumission du travail au capital. On cherchera partout ailleurs que dans le salaire les sources de gains de pouvoir d’achat.

En mettant en scène ce qu’il appelle le « risque » de citer Hayek, le premier ministre tente de se dresser en héros libéral face à une société sclérosée. Mais il est avant tout le défenseur d’une vision archaïque de la société, qui partout recule parce que partout elle a échoué. Mais il rappelle qu’aucune crise sociale ne saurait le faire dévier de ces objectifs ; ceux qui ont participé au « grand débat » en seront pour leurs frais et pourront ainsi constater que l’on prend si bien en compte leurs vœux que l’on agit avant même de les connaître.



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