L’indice de la peur plane sur Wall Street

vendredi 9 février

Martine Orange analyse pour Médiapart les dérives des marchés financiers dans deux articles le 5 et le 8 février, extraits  :
Après un début d’année euphorique, la baisse brutale entamée vendredi à Wall Street s’est propagée sur les marchés, tous passés en mode vendeur. Les tensions se concentrent sur les marchés obligataires. Les investisseurs redoutent de voir la fin des politiques monétaires ultra-accommodantes menées par les banques centrales depuis dix ans.
« La question n’est pas de savoir si une crise financière aura lieu mais quand. » Depuis des mois, des dizaines d’économistes et d’analystes multiplient les avertissements sur les risques portés par les marchés financiers. Tous jugent que la situation est intenable, tant les tensions et les déséquilibres se sont accumulés dans un système gorgé de liquidités. La hausse continue des marchés financiers au cours des six derniers mois, volant de record historique en record historique, au point de perdre de vue tout repère économique, a encore ravivé leurs craintes. Tout cela ne peut conduire qu’à une nouvelle crise, ont-ils répété à maintes reprises................
Parmi les raisons avancées pour expliquer la brutale correction de Wall Street vendredi, les analystes mettent en avant la publication des salaires aux États-Unis, marqués par une forte hausse. Les analystes financiers ont tout de suite posé la même équation : l’économie américaine est en pleine croissance – ce qu’il conviendrait d’ailleurs de relativiser –, le taux de chômage est au plus bas, les salaires augmentent… Tout cet environnement risque de conduire à un regain d’inflation. La Réserve fédérale a donc toutes les raisons de revenir sur sa politique monétaire très accommodante et de relever ses taux. D’autant que la politique budgétaire menée par Donald Trump, qui prévoit des allégements massifs de la fiscalité pour les plus riches, et une augmentation du déficit budgétaire de l’ordre de 1 000 milliards de dollars sur quatre ans, risque de peser sur le dollar. Un changement de politique pourrait intervenir rapidement, selon eux, alors que le nouveau président de la Fed, Jérôme Powell, a prêté serment lundi et s’apprête à succéder dans les prochaines semaines à Janet Yellen........
Dans cet univers croulant sous un excès de liquidités, tout et n’importe quoi a été financé, le rendement espéré à court terme servant de seul critère. Au cours de ces deux dernières années, les sociétés référencées dans l’indice Standard & Poor’s 500 ont ainsi dépensé 1 000 milliards de dollars en rachats d’actions, en grande partie en s’endettant, dans le seul but de soutenir leur cours de bourse. Des bulles financières sont apparues sur presque tous les marchés (actions, obligations, immobilier, matières premières) – la dernière en date étant celle du bitcoin, passé de 1 000 à plus de 20 000 dollars en quelques semaines pour retomber aujourd’hui à 7 500 dollars –, participant à une envolée des patrimoines financiers et à une aggravation sans précédent des inégalités...........................

La créativité financière ne connaît aucune limite. Après avoir inventé les subprimes, cause de la crise de 2008, le monde financier spécule depuis dix ans sur le VIX, appelé “indice de la peur”. Il évalue la volatilité des marchés, censée indiquer les hausses et les baisses futures, les crises à venir. Aujourd’hui, il est désigné comme le grand responsable de la déroute boursière de Wall Street, survenue le 5 février et qui était encore à l’œuvre le 8 février.
La crise financière de 2008 avait mis en lumière la créativité financière. En quelques semaines, le monde avait découvert les subprimes, la titrisation, et tous les titres obscurs (CDO, CDS, ABS, etc.) au centre de l’effondrement financier. Dans les prochaines semaines, il est fort possible qu’un autre sigle, le VIX, se retrouve au centre des conversations. Il est déjà désigné comme le principal responsable de l’effondrement boursier qu’a connu Wall Street lundi 5 février qui s’est amplifié le 8 février.

En quelques dizaines de minutes au cours de la séance de lundi, le Dow Jones, l’indice phare de Wall Street, a chuté de plus de 10 %, avant de terminer en baisse de 4.6%.
Déboussolés, les acteurs de marché ont cherché à comprendre. Y avait-il un trader fou ? Des ordinateurs perdant tout contrôle ? Beaucoup pointent désormais du doigt un coupable : le VIX, l’indice de volatilité du marché. L’indice de la peur, disent les financiers. Un indice qui, en quelques années, est devenu la référence de tous les paris boursiers, dans des marchés dominés par des algorithmes et qui a dominé encore toutes les transactions du 8 février,conduisant à nouveau à une chute de 4, 15% du Dow Jones.
Si les marchés boursiers ont dénommé le VIX l’indice de la peur, c’est parce qu’il est censé mesurer l’état d’esprit des marchés au jour le jour, à travers la volatilité. La volatilité est une notion très utilisée sur les marchés financiers : elle mesure l’ampleur des variations des cours des actifs au jour le jour. Plus elle est élevée, plus les risques sont élevés. Plus la perspective de gains mais aussi de pertes augmente.......................
Mais ils en ont totalement dévoyé la finalité. Ces produits sont devenus de purs outils de spéculation sur les hausses et les baisses futures du marché. La volatilité en elle-même, avec l’aide de l’ingénierie financière, est devenue un actif négociable sur les marchés au même titre que les actions ou les obligations. En un mot, il s’agit de parier sur le comportement, les attentes ou les états d’âme des acteurs financiers dans un avenir plus ou moins proche. On en arrive au stade ultime de la financiarisation et de la cupidité : celui d’un monde financier qui fonctionne en circuit fermé, pariant sur ses attentes modélisées en algorithmes.

Des centaines de fonds indiciels, de produits dérivés de dérivés du VIX ont ainsi été créés. Personne n’est capable d’évaluer les montants en jeu, tant le nombre de produits cotés ou non cotés (over the counter) ont fleuri ces dernières années. Certains parlent de 500 milliards, d’autres de plus de 1 000 milliards de dollars investis.....................
Cela fait des mois que les banquiers centraux préviennent que les conditions économiques sont réunies pour sortir des politiques monétaires ultra accommodantes menées depuis dix ans et revenir à une situation plus normale. Même si la sortie se fait graduellement, les taux vont finir par remonter, ont-ils averti. Mais ce n’est que depuis quinze jours que le monde financier commence à prendre conscience que la période de l’argent à taux zéro s’achève.

La nervosité a gagné les marchés. La volatilité est réapparue. Et lundi, le VIX a explosé. En quelques heures, l’indice de la peur qui évoluait autour de 10 points s’est envolé au-delà des 50 points. Tous ceux qui avaient parié sur une volatilité quasi nulle ont été pris à contre-pied. Pour limiter leurs pertes, les fonds ont commencé à vendre, la liquidité a commencé à manquer, les éventuels acheteurs se sont mis aux abris. La magie des algorithmes, du trading à haute fréquence, des transactions à la nanoseconde a fait le reste, provoquant un effondrement à la vitesse de la lumière. Un flash crack généralisé, jamais vu sur les marchés boursiers. Selon les premières estimations, quelque 3 000 milliards de dollars de capitalisation ont été effacés dans cette déroute boursière...........................
Mercredi, le président de la Réserve fédérale de New York, Bill Dudley, enfonçait le clou en déclarant que la chute de Wall Street de lundi « n’était pas une affaire pour la banque centrale ». En clair, l’assurance tous risques dont bénéficiaient les marchés financiers n’est plus garantie. Ce qui constituerait un tournant majeur. Depuis l’intervention d’Alan Greenspan pour contrer le krach d’octobre de 1987 , puis l’éclatement du fonds LTCM en 1998, jusqu’à l’éclatement de la bulle internet en 2000, sans compter la crise de 2008 , les marchés financiers ont acquis un droit de tirage illimité sur les banques centrales.

Si elles se retirent, tout change. La notion de risque refait surface dans le monde financier, ce qui pourrait entraîner des déplacements massifs de capitaux qui se sont investis ces dernières années dans tout et n’importe quoi, et notamment dans la dette privée. Celle-ci a augmenté de plus de 15% depuis la crise de 2008, selon les chiffres de la banque des règlements internationaux. L’indice de la peur, concentré de toutes politiques monétaires pour sortir de la crise de 2008, pourrait encore faire beaucoup parler de lui dans les prochains mois.



Agenda

<<

2018

 

<<

Février

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
2930311234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627281234