Le FMI, gardien des règles d’airain de la finance internationale

mercredi 23 octobre 2019

21 octobre 2019 Par Martine Orange pour Médiapart, extraits :

Dans un livre sur les dettes souveraines, l’économiste Jerome Roos déconstruit les mécanismes mis en œuvre pour empêcher toute annulation des dettes, en faire payer le prix aux populations et sauver les intérêts financiers privés. Le FMI a été la clé de voûte de cette politique. La faillite est patente.

Ils n’en ont pas parlé. Lors de leur grande réunion biannuelle à Washington du 15 au 19 octobre, les responsables du Fonds monétaire international (FMI) ont longuement disserté sur le ralentissement de la croissance mondiale, les risques de guerre commerciale, le changement climatique, et même des tweets ravageurs de Donald Trump. Ils ont échangé sur tout sauf sur ce qui se passait sous leurs yeux.

Pas un discours, pas une allusion n’a été faite aux révoltes en direct au Chili, au Liban, en Équateur, en Haïti et bien d’autres pays encore… Des pays que le FMI connaît bien. Il y est intervenu, recommandant à chaque fois les mêmes politiques d’austérité, les mêmes méthodes renforçant le creusement des inégalités, la destruction sociale. Sur les écrans, les responsables du FMI pouvaient contempler les résultats de leurs préceptes. Leur faillite.

Même s’ils ne disent rien, tous commencent à prendre conscience des événements : le consensus de Washington n’est plus tenable. Cet ensemble de mesures néolibérales, élaborées à partir de la fin des années 1970 et imposées à tous les pays, quelles que soient les circonstances, afin de les obliger à payer leurs dettes, rencontre désormais un rejet si grand auprès des populations, des classes moyennes qu’il devient impossible à appliquer en l’état, sauf à accepter une violence politique et sociale sans frein, à rompre officiellement avec la démocratie.

Pour le FMI, ces ruptures en cours constituent une menace quasi existentielle. Pendant plus de 40 ans, l’institution monétaire a été avec la Banque mondiale le gardien du temple de ce « consensus », érigé pour défendre les intérêts des créanciers et de la finance mondiale. Même si ces dernières années, après la crise financière, des travaux internes ont semblé remettre en cause un certain nombre de présupposés théoriques, dans la pratique, le FMI a poursuivi la même politique d’austérité, censée être expansionniste, les mêmes réformes structurelles, supposées libérer les forces bienfaitrices du marché........

Mais pourquoi les pays, accablés par leurs dettes et le poids des remboursements, ne font-ils plus défaut ? s’interroge Jerome Roos, économiste à la London School of Economics. Dans son livre sur « l’économie politique de la dette souveraine », il déconstruit les mécanismes mis en œuvre depuis plus de quarante ans pour empêcher toute annulation des dettes, en faire payer le prix aux populations, et sauver les intérêts financiers privés.

De tout temps, dans tous les pays, l’effacement des dettes a fait partie des modes de gouvernements, parfois de façon ordonnée – les Sumériens avaient instauré le jubilé qui permettait tous les 25 ans de remettre les compteurs à zéro –, souvent de manière plus ou moins brutale – certains souverains n’ont pas hésité à emprisonner, voire à tuer les banquiers créanciers. Plus récemment, l’ère industrielle a été ponctuée de faillites de pays en cascade, en 1820 après les guerres napoléoniennes, en 1870 après une grave récession et surtout dans les années 1930. Pas moins de 85 pays alors firent défaut de tout ou partie de leurs dettes pendant la période de la grande dépression..........................

L’endogamie des élites

Mais pourquoi les pays débiteurs acceptent-ils de telles mesures qui ont si souvent démontré leur échec ? Pourquoi les gouvernants souscrivent-ils à des préceptes qui minent l’économie et la cohésion sociale de leur pays ? s’interroge avec insistance Jerome Roos. Pour l’économiste, c’est le troisième pied indispensable aux côtés du cartel financier et bancaire et du FMI, pour rendre possible la mise en œuvre d’un système de contraintes et d’appauvrissement imposé aux populations : l’endogamie des élites dirigeantes.

Sans leur accord et leur acceptation, rien ne serait possible. Mais elles sont d’accord. Ayant souvent étudié dans les mêmes universités, baignant dans les mêmes milieux, partageant les mêmes visions idéologiques, les élites responsables n’imaginent pas se soustraire ou même discuter les règles. L’auteur cite à de nombreuses reprises les cas d’un ministre des finances ou du budget, d’un premier ministre ou d’un gouverneur de banque centrale expliquant qu’il n’y a pas d’alternative, qu’il ne peut pas y avoir d’alternative : le pays doit payer, épuiser ses ressources, livrer sa livre de chair pour honorer sa dette, sauf à devoir affronter les feux de l’enfer.

C’est à ce défi-là que le FMI est désormais exposé. Ira-t-il jusqu’à couvrir la violence autoritaire pour défendre son rôle de gardien des intérêts privés ?



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