Dette : la sonnette d’alarme est tirée

dimanche 15 octobre 2017

14 octobre 2017 Par Philippe Riès pour Médiapart, extraits :

Avant la crise de 2007-2008, le monde politico-financier a ignoré les mises en garde de la BRI. Dans un livre réquisitoire, Revolution Required, deux anciens hauts responsables de la « banque des banques centrales » avertissent que la prochaine implosion du « modèle de croissance financé par la dette » sera encore plus catastrophique.......
Hervé Hannoun, ancien directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy à Bercy et à Matignon, a été directeur général adjoint de la BRI de 2006 à 2015, tandis que l’économiste allemand Peter Dittus a occupé le poste de secrétaire général de cette institution multilatérale bâloise entre 2005 et 2016...............
Leur manifeste, Revolution Required (« On demande une révolution »), est un réquisitoire implacable contre le « modèle de croissance financé par la dette » suivi aveuglément par les principaux pays industrialisés (le G7) et tout spécialement contre les politiques monétaires dites « non-conventionnelles » de leurs banques centrales, accusées d’être les fourriers d’une nouvelle et inéluctable implosion d’un système financier hors de contrôle..............
Le système financier global reste fragile. L’économie mondiale a du mal à se redresser. Le changement climatique s’accélère. La numérisation et la globalisation pèsent sur les salaires. Les inégalités de revenus s’amplifient. Les turbulences géopolitiques s’étendent. Les mensonges sont présentés comme des vérités, alors que la vérité est muette. Et les gens sont en colère.................
Ces politiques, qu’elles soient monétaire, budgétaire et macroéconomique, prudentielle, de défense ou environnementale, ont une caractéristique commune : elles sont laxistes, dangereuses, irresponsables. Les apprentis sorciers ont construit un modèle de croissance tiré par la dette qui nous conduit tout droit vers le prochain krach financier », résume l’introduction du manifeste ...............
Le modèle économique actuel, édifié sur une augmentation insoutenable de la dette, la course aux armements et l’usage immodéré du carbone, va finir. En lieu et place, il faudra travailler à la mise en place d’un modèle durable, économe en carbone ; mettre fin à l’escalade militaire ; placer l’intérêt général au-dessus de celui du petit nombre ; distribuer plus équitablement les fruits de l’activité économique..............
Rien, en effet, n’exprime mieux la faillite de la gouvernance mondiale que d’avoir abandonné la gestion des conséquences de la crise à ceux qui avaient contribué à en créer les conditions par une politique monétaire systématiquement biaisée en faveur de l’injection de monnaie. « Apprentis sorciers », les dirigeants des principales banques centrales, à commencer par la Réserve fédérale des États-Unis, apparaissent surtout comme des pompiers pyromanes. Leur réponse à la crise d’un modèle de croissance fondé sur l’endettement exponentiel des principaux agents économiques, publics et privés, aura été de doubler ou tripler la mise, les prétendus « gardiens de la monnaie » transformant en quelques années les bilans de leurs vénérables institutions en gigantesques fonds spéculatifs, gorgés d’actifs de qualité souvent douteuse. De 2007 à 2017, les actifs des banques centrales des pays du G7 ont bondi de 3 000 à près de 15 000 milliards de dollars.............................
Un des apports intéressants du manifeste est de démontrer à quel point les arrangements comptables contribuent à distordre la vision de la réalité de la dette...............dans une manifestation classique de double jeu dont les États sont si friands, la dette publique est publiée à sa valeur nominale, pas à sa valeur de marché.......................
Enfin, il n’y a pas, sauf partiellement aux États-Unis et au Canada, de calcul actuariel exposant l’impact du vieillissement de la population sur l’endettement public. À quoi s’ajoute, un peu partout, la manipulation consistant à « loger » la dette du gouvernement dans des entités placées arbitrairement hors du domaine de l’État, bien que bénéficiant de sa garantie....
En alimentant l’inflation de certains actifs financiers, détenus avant tout par les plus riches, et en soumettant l’épargne du plus grand nombre à la répression financière, elles ont contribué, entre autres choses, à creuser un peu plus les inégalités.

Le pire étant à venir, l’élastique tendu jusqu’à l’extrême finira par se rompre. « Quand les banques centrales du G7 abandonneront leurs politiques non-conventionnelles, elles contribueront à l’éclatement de bulles spéculatives sur les actifs générées par leur expérimentation monétaire. Cela pourrait bien se traduire par la pire crise financière jamais connue, parce que le montant des dettes et le niveau artificiel des prix des actifs sont sans précédent. »....................
Une erreur fondamentale de la politique des taux d’intérêt zéro et négatifs est d’ignorer les attentes des agents économiques […], expliquent les auteurs. Les ménages comprennent qu’en fin de compte, ils paieront la facture de la politique de l’endettement excessif. ........
La « stratégie » des banques centrales du G7 ne constitue pas seulement une faillite économique et morale. C’est au mieux une défaillance, au pire une escroquerie intellectuelle, dont les grandes institutions financières privées et les médias ont été complices, intéressés ou pas, la politique monétaire théoriquement indépendante étant devenue l’otage des « marchés ». .................
Si la politique monétaire est bien la cible principale du « manifeste », les auteurs dressent un parallèle intéressant avec ce que les dirigeants du G7 ont fait, ou plutôt avec ce qu’ils n’ont pas fait, afin de freiner le réchauffement climatique. ..............
en politique monétaire, quel mode de gouvernance également universel pourrait imposer ce cadre normatif conforme au « bien commun » à des États captifs d’intérêts particuliers ? Ils dénoncent à juste titre la démission du Fonds monétaire international de ses responsabilités collectives, pour encourager de la voix (non sans contradictions internes) les expérimentations monétaires douteuses des banquiers centraux et le dévergondage budgétaire des gouvernements. Quant à l’évolution des scènes politiques nationales, de l’élection de Trump au Brexit, en passant par la montée des populismes en Europe, elle paraît bien plus régressive que progressive..................
De fait, deux siècles après les débuts de la révolution industrielle capitaliste (pas grand-chose à l’échelle de l’histoire), et en dépit d’expériences variées et souvent calamiteuses (du « laisser-faire » au « socialisme réel », en passant par l’État-providence), la « société » n’a toujours pas, ou pas encore, trouvé la formule durable pour gérer de manière socialement optimale cette machine à innover et à créer des richesses. Les crises financières sont des manifestations de cet échec.


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