Inégalités - Le modèle social français est bel et bien efficace

jeudi 14 juin

Le président de la République a dévoilé ce qui tient de politique sur la santé, le grand âge et la pauvreté. Un exercice désormais classique de sémantique pour cacher une faiblesse des mesures et une stratégie de détricotage de la protection sociale à la française.
L’air était déjà connu, il ne manquait plus que les paroles. Emmanuel Macron, lors d’un discours au congrès de la Mutualité française ce 13 juin à Montpellier, a posé des mots choisis sur sa stratégie en matière de protection sociale. Point de tournant social mais, au contraire, la confirmation d’une transformation profonde du modèle français issu de l’après-guerre.

Le propos d’une heure, en forme de meeting politique comme il l’avait déjà fait lors de la présentation de son programme pour les quartiers prioritaires (le pupitre en plus), contenait l’ensemble des références macroniennes qui semblent justifier à elles seules le démantèlement du cadre social.

Émancipation par le travail pour mettre fin à l’assignation à résidence, droits réels à la place de droits promis, responsabiliser pour mieux accompagner, socle de solidarité en opposition au solidarisme… Les exégètes du président de la République en ont eu pour leur argent. Les plus vulnérables en auront peut-être un peu moins une fois le chemin réformiste accompli.

Pour contrer cette « universalité mitée d’exceptions », « ne pas céder à l’adoration des totems » et « ne pas être les vestales de l’ordonnancement social », il convient selon Emmanuel Macron de « réinventer un État providence de la dignité et de l’émancipation ».

À la suite de ces expressions lyrico-libérales, le président a fait peu de déclarations précises et a voulu tracer la ligne de fuite de son programme sur la santé, le vieillissement et l’exclusion qui mènera jusqu’en 2021. Soit un an avant la prochaine élection présidentielle.

Au chapitre des éléments déjà publics, il a rappelé la mise en place du « zéro reste à charges » sur un panier de produits et de soins dentaires, ophtalmo et pour l’audition. Ce « 100 % santé », comme l’a qualifié Emmanuel Macron, est présenté comme une « conquête sociale » participant d’un besoin absolu de prévention. L’assurance-maladie et les complémentaires santé, dans des proportions diverses selon les cas, vont mettre la main à la poche pour financer ces offres d’entrée de gamme.

Conséquence de la mise en place progressive de ce « socle » de soins, négocié entre la Sécurité sociale et les syndicats professionnels : un possible relèvement des tarifs des mutuelles et assurances afin de compenser leur mise au pot pour entrer dans le cadre de la politique gouvernementale. Si aucun chiffre officiel n’a été diffusé, la mesure pourrait leur coûter environ 200 millions d’euros par an, selon un négociateur cité par Le Monde.

« Cette mesure ne saurait entraîner d’augmentation spécifique », a prévenu Emmanuel Macron, croyant à la chimère d’une « concurrence sainement organisée ». Sans même prendre en compte ce nouvel effort financier négocié, les mutuelles ne se gênent pas pour faire flamber leurs tarifs. Selon une étude d’UFC-Que Choisir publiée en juin 2018, leurs cotisations ont augmenté de 47 % en 11 ans, à mesure qu’elles prenaient une place de plus en plus grande dans le financement des soins de chaque Français. On mesure ainsi l’effet de la « saine concurrence »…

Pour le reste, rien. Aucune nouveauté dévoilée en dehors de quelques rappels : les maigres efforts budgétaires décidés pour soutenir les Ehpad (80 millions d’euros), les consultations en cours avec syndicats et associations sur la réorganisation de l’offre de soins, le plan pauvreté (dont l’annonce a encore été repoussée) et la réforme des retraites. Tout juste a-t-il effleuré la notion de « nouveau risque » concernant la dépendance, sans en détailler la teneur.

Comme toujours lorsqu’il s’agit de parler de la pauvreté et des inégalités, Emmanuel Macron a préféré insister sur le dédoublement des classes de CP et REP et REP+, assurant que « la méritocratie à l’école, à chaque étape de la vie, c’est la fin de l’assignation à résidence ». À croire que le volet protection de son diptyque « libérer et protéger » se résume à cette seule mesure.

Maniant plus les concepts que les chiffres, et assurant que « les solutions que nous devons apporter aux problèmes ne sauraient être budgétaires », le président de la République a donc voulu démontrer le besoin de réforme d’un système qui serait grippé, inégalitaire et dépassé.

L’un des mots-clés de son discours, et de sa politique sociale en générale, demeure la responsabilisation des bénéficiaires, transformée dans sa bouche en « contrôle ». Révélant ainsi le fond de la parole macronienne, c’est-à-dire une manière light de qualifier l’assistanat, selon le vocabulaire désormais traditionnellement utilisé par la droite. Il y aurait les bons et les mauvais exclus, ceux qui peuvent s’émanciper par le travail – et qu’il faudrait donc responsabiliser – et les plus pauvres d’entre les pauvres qu’il conviendra encore de soutenir financièrement. Mais comment les distinguer concrètement pour déclencher ou non des droits ? Aucune réponse n’est venue du président

Le propos sur l’exclusion a toute sa cohérence dans la politique menée par le gouvernement. La réforme de l’assurance-chômage en est, pour le moment, l’exemple emblématique avec l’accroissement du contrôle des demandeurs d’emploi – de leur responsabilisation, dirait Emmanuel Macron – en contrepartie de la mise en place d’un socle dit universel. Exactement ce que propose le président pour les bénéficiaires des minima sociaux, et particulièrement du RSI.
L’artifice de la politique en faveur de l’emploi

Autre mantra développé depuis des mois, et très présent dans ce discours du 13 mai : l’émancipation par le travail comme outil de résolution de la pauvreté. Outre qu’elle peut parfois être incongrue lorsque l’on parle des plus exclus de la société (encore faut-il déjà pouvoir se loger et se nourrir) et qu’elle oublie l’existence de travailleurs pauvres, cette parole s’inscrit parfaitement dans la politique mise en œuvre depuis un an.

Alléger les cotisations sociales des entreprises, « libérer les énergies » des plus aisés qui sont censés réinvestir dans l’économie (réforme de l’ISF, flat tax, fin de l’exit tax…) afin de relancer l’emploi et, donc, réduire les inégalités et les poches de pauvreté. Sauf que, dans ce cas-là, le CQFD voulu par l’exécutif n’existe pas.

Dans une tribune limpide publiée par Le Monde le 7 juin 2018, le chercheur au CNRS Thibault Gajdos écrit : « Entre 1970 et la fin des années 1990, le taux de chômage en France n’a cessé de croître, passant de moins de 3 % à presque 10 %, tandis que le taux de pauvreté baissait de 18 % à 13,5 %. ­Inversement, entre 2010 et 2016, le taux de chômage en Allemagne a baissé de 7 % à 4,1 %, tandis que le taux de pauvreté augmentait de 15,6 % à 16,5 %. »

Il conclut : « C’est exactement le choix auquel nous faisons face : il ne fait aucun doute que réduire les dépenses sociales entraînerait une hausse des inégalités et de la pauvreté en France. » Or, le gouvernement se soucie bien moins d’efficacité que d’économies, de lutte globale contre les inégalités que de désendettement. Emmanuel Macron a bien rappelé que la question n’était pas budgétaire, sous-entendant qu’aucune augmentation des dépenses sociales n’était bien sûr à l’agenda.
Le président de la République a voulu également mettre en avant la question de la prévention. « S’attaquer à la racine du mal », comme il aime à qualifier ses politiques. Certes, en matière de soins, les progrès à effectuer ne sont jamais assez suffisants. Emmanuel Macron compte rendre obligatoire un diagnostic dentaire à trois ans et vingt-quatre ans, remboursé par la Sécurité sociale, et mieux accompagner les assurés tout au long de leur vie.

Une stratégie qui se veut vertueuse. Sauf que l’assurance-maladie compte déjà de nombreux dispositifs de prévention et dépistages, passés sous silence lors du discours. Sans compter ce que proposent également les mutuelles en termes de bilans de santé et de prévention de la dépendance.

Du reste, Emmanuel Macron a fait preuve de peu de mémoire quant à l’action de son gouvernement. Lequel a, avec les ordonnances réformant le code du travail, détricoté le compte pénibilité censé prévenir l’usure due au travail. De même qu’il passe sous silence l’absence totale d’efforts de l’État pour endiguer l’effondrement des médecines du travail et scolaire.

Le chef de l’État oublie de mentionner que sa majorité a refusé de voter une proposition de loi des Insoumis sur le burn-out et préféré renvoyer le sujet à des négociations. En outre, dans le projet macronien, que deviendra le dispositif carrières longues, issue de la réforme des retraites de François Hollande, une fois votée la loi voulue par le pouvoir en place ? Noir complet, une nouvelle fois. Emmanuel Macron manie habilement les mots pour éviter de parler précisément de prévention. Et de dévoiler son vrai projet radical, bien loin du virage social attendu par certains « marcheurs ».

Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux hier, Emmanuel Macron, préparant un discours, s’exclamait : « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens sont quand même pauvres. On n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres, ils restent pauvres. Ceux qui tombent pauvres, ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir ! »

Le ton familier utilisé par le Président a pu choquer ou susciter le sarcasme. Mais au-delà de la forme, il s’inscrit dans la droite ligne des différentes prises de position de ses ministres ou des membres de la majorité ces dernières semaines. Que ce soit Gérald Darmanin, le ministre de l’Action et des Comptes publics, ou encore Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, plusieurs voix se sont déjà élevées pour pointer du doigt des aides sociales trop nombreuses, trop coûteuses et finalement peu efficaces.

Un credo qu’Emmanuel Macron a encore martelé ce mercredi devant le congrès de la Mutualité française, où il a déclaré que « la solution n’est pas de dépenser toujours plus d’argent ». A quoi bon, en effet, dépenser autant d’argent si cela ne permet pas de sortir les gens de la pauvreté ?
Cependant, si le président de la République a raison de rappeler que la pauvreté est une situation de laquelle on hérite trop souvent, il est faux de dire qu’il est impossible d’en sortir. Mieux encore, le « truc » qui permet aux gens de s’en sortir existe, et est clairement identifié : il s’agit de notre système fiscal (les impôts) et notre système de redistribution, via les prestations sociales (RSA, prime d’activité, allocations logements, etc).

Le modèle social français n’est sans doute pas parfait, mais il est assurément efficace

Les prestations sociales coûtent cher en effet, et sans doute le système n’est-il pas parfait. Mais il est loin d’être inefficace ! En 2014, les impôts et prestations sociales ont en effet fait baisser le taux de pauvreté de 7,9 points. En clair, les aides sociales (et les impôts) ont permis à 4,9 millions de personnes de sortir de la pauvreté cette année-là.
Impôts et prestations sociales font chuter la pauvreté
L’efficacité du modèle social français ressort encore mieux lorsqu’on compare ses performances à celle des autres pays européens. Avec 13,6 % de pauvres dans la population, la France est bien en dessous de la moyenne européenne (17,3 %), de l’Allemagne (16,5 %), du Royaume-Uni (15,9 %) ou encore de l’Italie (20,6 %).
Pauvreté : la France bien en dessous de la moyenne
L’intensité de la pauvreté mesure l’écart relatif entre le niveau de vie moyen des personnes pauvres et le seuil de pauvreté. Plus ce taux est élevé, plus le niveau de vie des pauvres est bas.

Au-delà de la pauvreté stricto sensu, les inégalités de revenus sont plutôt contenues en France. C’est ce que montre le rapport interdécile, c’est-à-dire le rapport entre le revenu plancher des 10 % les plus aisés et le revenu plafond des 10 % les plus modestes. C’est l’indicateur qui est couramment utilisé pour mettre en évidence les écarts de revenus entre riches et pauvres. Ce ratio est de 3,5 en France, deux fois moins qu’aux Etats-Unis ! On est plus proche en réalité du modèle des pays scandinaves que du modèle anglo-saxon. Enfin, pour le moment…
La France est deux fois moins inégalitaire que les Etats-Unis
Et qu’on ne s’y trompe pas : c’est bien le système de redistribution français qui permet de limiter à la fois la pauvreté et les inégalités
. Comme nous l’avons détaillé dans un précédent article, les 10 % de personnes les plus pauvres disposent d’un niveau de vie moyen de 3 080 euros par an et par unité de consommation, contre 72 690 euros pour les 10 % les plus aisées, soit 24 fois plus. Après redistribution, ce rapport passe à 6 ! Les 10 % les plus pauvres voient leur niveau de vie grimper à 9 860 euros tandis que celui du dixième le plus riche tombe à 55 800 euros. Et ce sont les prestations sociales qui sont le plus efficaces en la matière, comme le précise l’Insee.
Les prestations sociales représentent jusqu’à la moitié du revenu des plus pauvres
Ce qui est vrai à l’échelle nationale, l’est aussi à l’échelle régionale. La France est loin d’être homogène en termes de niveau de vie. Mais sans les prestations sociales et les impôts, le fossé entre régions serait bien plus grand. Avant redistribution, le rapport interdécile s’élève à 7,6 en Ile-de-France, 6,8 en Paca et 6,5 dans les Hauts-de-France. Après redistribution, il se réduit assez nettement, notamment là où les inégalités étaient les plus fortes. On passe ainsi de 7,6 à 4,5 en Ile-de-France, et de 6,5 à 3,3 dans les Hauts-de-France. A Paris, une fois passé à la moulinette de notre modèle social, le rapport interdécile chute de 4,5 points, en Seine-Saint-Denis et dans les Bouches-du-Rhône, les inégalités sont divisées par deux.

Car il faut bien avoir en tête que les aides sociales soi-disant « inefficaces » représentent près de la moitié du revenu des plus modestes en Hauts-de-France ! Au niveau départemental, la part des prestations sociales dans le revenu disponible des 10 % de la population ayant les revenus les plus bas grimpe à 52 % dans le Nord, 50 % dans le Pas-de-Calais ou 48,7 % en Seine-Maritime.
Dans le Nord, les prestations sociales représentent la moitié du revenu des plus modestes

On peut certes critiquer le mille-feuille de notre système fiscalo-social, sa complexité. Certaines prestations sont sans doute mal calibrées, tandis que notre fiscalité pourrait être plus redistributive. Tout cela est vrai. Mais il ne faut pas oublier pour autant que le modèle social français, dans l’ensemble, fonctionne plutôt bien. Et couper dans les aides sociales aura des conséquences immédiates et très concrètes pour de nombreuses personnes...


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