« Le franc CFA est un système de drainage des ressources africaines »

mercredi 31 octobre 2018

Propos recueillis par Thomas Noirot pour SURVIE

L’économiste Ndongo Samba Sylla, chargé de recherche au bureau Afrique de l’Ouest de la Fondation Rosa-Luxemburg (Dakar), était invité début février par Survie pour des conférences dans une dizaine de grandes villes françaises, sur le Franc CFA et les mouvements sociaux en Afrique. Entretien.

Billets : Quelles sont les principales critiques que vous formulez sur le Franc CFA ?

Deux types de critiques sont adressés au système FCFA. La première, d’ordre politique, consiste à dire que le franc CFA n’est pas une monnaie souveraine africaine, c’est-à-dire une monnaie contrôlée par les Africains et gérée pour le bénéfice de leurs populations. Dans les faits, c’est une monnaie étrangère qui circule en Afrique et qui est sous le contrôle de la France. En marge des signes monétaires fabriqués en Hexagone [1]) et par le fait que la politique de change est du ressort du Trésor français qui s’adjuge ainsi le pouvoir de déterminer la valeur externe du franc CFA. La seconde, d’ordre économique, consiste à dire que le franc CFA est un instrument de sous-développement.

Et sur le plan économique justement, quelles sont les conséquences de ce système monétaire pour les pays membres, peut-on identifier des caractéristiques communes à l’économie de ces pays ?

En fait, les quinze pays de la zone franc en Afrique (i) ont obtenu des taux de croissance moyens du revenu par habitant relativement bas depuis les indépendances, (ii) ont les performances les plus faibles au monde sur les indicateurs relatifs à la santé et à l’éducation, (iii) sont tous sans exception des pays exportateurs de produits primaires et (iv) sont très peu intégrés entre eux sur le plan commercial, malgré plus de 72 ans d’intégration monétaire. La responsabilité du système franc CFA dans le sous-développement des pays africains se situe à un triple niveau.

Tout d’abord, le franc CFA est un système de répression monétaire. Le volume de crédit est faible et concerne pour l’essentiel le secteur des services. Les taux d’intérêt réels font partie des plus élevés au monde, malgré la faible inflation. Or, sans crédit, c’est-à-dire sans une avance à la production, il ne peut y avoir de croissance et, a fortiori, de diversification de la production. Il est ironique de constater que la BCEAO juge important d’accorder un montant élevé de crédits à ses employés (en 2016, 52 milliards FCFA pour son effectif d’environ 2500 employés) alors que l’économie bissau-guinéenne ne reçoit pratiquement pas de crédits bancaires (en 2016, 63,6 milliards FCFA pour 1,8 million d’habitants) !

Ensuite, l’arrimage à l’euro pose problème dans la mesure où l’euro, depuis sa naissance, s’est souvent apprécié vis-à-vis du dollar, devise dans laquelle sont libellés les prix des principales exportations africaines. Cette situation favorise l’importation de produits étrangers plutôt que la production locale et, éventuellement, l’exportation. Maintenant, quand vous avez une monnaie forte d’un côté et que vous libéralisez vos importations de l’autre (suppression des barrières tarifaires et non-tarifaires), vous ne vous donnez aucune chance de sortir de la trappe de la spécialisation primaire, c’est-à-dire du modèle appauvrissant basé sur l’exportation de produits primaires. Enfin, le système FCFA est un système de drainage des ressources africaines, à travers la parité fixe avec l’euro et le principe de libre transfert des capitaux. Ce drainage peut être mesuré à travers ce qu’on appelle les « paiements nets de revenus » au reste du monde, c’est-à-dire la différence entre les revenus transférés par un pays et ceux qu’il reçoit du reste du monde. Par « revenus », on entend : les intérêts sur la dette, les profits rapatriés, les revenus des travailleurs non-résidents, etc. Pour un pays comme la Guinée équatoriale, économie basée sur le pétrole et pays le plus riche en Afrique en termes de PIB par habitant, les paiements nets de revenus au reste du monde équivalaient en moyenne annuelle à près de la moitié de son PIB entre 2000 et 2010. Autrement dit, dans ce pays, l’équivalent de la moitié de la production tout au moins est transféré chaque année pour « rémunérer la propriété du capital » !

Très critique aussi sur le Franc CFA, Nicolas Agbohou utilise l’expression de « nazisme monétaire », pour faire le parallèle avec la situation monétaire sous occupation allemande pendant la guerre. Cette expression est très frappante, mais vous semble-t-elle pertinente ?

Le Pr Nicolas Agbohou fait partie des intellectuels africains courageux qui n’ont eu de cesse de montrer, preuves à l’appui, les souffrances que le franc CFA inflige à nos peuples. Il utilise souvent le concept de « nazisme monétaire » pour décrire les pratiques de drainage de ressources, à travers les comptes d’opérations et la manipulation des parités des monnaies, que le régime nazi avait utilisées durant l’Occupation. L’expression n’est pas de bon aloi. La France a échafaudé un embryon de compte d’opérations en Algérie en 1878. Mais c’est au Maroc, en 1925, que la France a mis sur pied le premier compte d’opérations. En fait, toutes les puissances coloniales avaient mis au point des mécanismes de drainage des surplus coloniaux. Tout comme l’Allemagne nazie a imité et surpassé les Etats-Unis dans la pratique de l’eugénisme (« Hitler nous bat à notre propre jeu », déplorait un célèbre eugéniste américain en 1934), elle a plus ou moins appliqué à la France les procédés monétaires « idylliques » que la France appliquait à ses colonies. Il n’est donc pas exact d’attribuer au régime nazi le brevet d’inventeur des comptes d’opérations. L’emploi du substantif « nazisme » ne saurait se justifier et est regrettable, au vu de ce que le nazisme et le fascisme ont historiquement représenté et « accompli ».

Quand les économistes et militants mobilisés contre le Franc CFA commencent à parler des alternatives, certaines divergences apparaissent. Le projet de monnaie commune de la CEDEAO est-elle selon vous une alternative crédible, un moyen pertinent de sortir de l’ingérence liée au Franc CFA ?

Parler des alternatives au franc CFA, c’est parler de l’avenir de plus de 160 millions de personnes. Il est salutaire qu’il y ait des divergences parmi ceux qui conviennent de la nécessité de l’abolition de ce système néocolonial. Le projet de monnaie unique CEDEAO paraît peu réalisable à l’échéance 2020 pour différentes raisons. La méthodologie des critères de convergence semble inadaptée pour des économies volatiles et implique certainement la mise en place de programmes d’austérité volontaire par les pays les moins performants en la matière. Par ailleurs, le Nigéria n’est pas emballé par ce projet et réclame comme préalable le divorce des pays de l’UEMOA d’avec le Trésor français. Ce qui ne sera pas une mince affaire !

Même si elle était réalisable, la monnaie unique CEDEAO ne serait pas désirable d’un point de vue économique. Elle ne pourrait être qu’un pis-aller. Comme dans le cas des blocs monétaires FCFA, les pays membres ne disposeront pas individuellement de la politique monétaire et de change. Or, celle-ci reflètera vraisemblablement les exigences du Nigéria qui représente plus de 50% de la population de ce bloc de quinze pays et plus de 70% de son PIB. Ce qui pourrait être d’autant plus problématique que le Nigéria est un pays pétrolier alors que neuf pays ouest-africains sont importateurs nets à la fois de pétrole et de produits alimentaires. Ces asymétries et ces différences dans les spécialisations économiques font que tous ces pays n’ont pas intérêt à avoir la même politique monétaire, donc à être dans une même zone monétaire. L’absence de fédéralisme budgétaire ne fera qu’aggraver les choses, car les Etats membres, du fait de critères de convergence limitatifs, ne pourront plus vraiment utiliser la politique budgétaire pour s’ajuster en cas de choc asymétrique. En somme, cette monnaie unique, si elle se réalisait, serait une copie grossière de l’intégration monétaire européenne, avec le désavantage d’une faible intégration commerciale.

Quelle voie de sortie du franc CFA ? Voici comment je vois les choses.

Etape 1 : la France « sort », c’est-à-dire les pays africains, sous la pression des mouvements sociaux, décident collectivement d’abolir les accords de coopération monétaire et les conventions de comptes d’opérations avec la France. Du coup : on maintient les blocs existants mais il n’y a plus (i) de « garantie » française de convertibilité, qui n’a jamais existé dans les faits, (ii) de comptes d’opérations, (iii) de représentants français dans les banques centrales ; les Africains deviennent responsables de la politique monétaire et de change, recouvrent le contrôle sur leurs réserves extérieures et sont libres de faire fabriquer leurs signes monétaires ailleurs qu’en France.

Etape 2, dans la même foulée : suppression de l’arrimage à l’euro pour vraisemblablement un panier de monnaies selon des parités fixes mais ajustables ; modifications des statuts des Banques centrales pour y inclure l’objectif de croissance économique, au-delà de la stabilité des prix, possibilité qu’elles financent une partie des déficits publics, mécanismes démocratiques de reddition de comptes pour les Banques centrales et de sélection du personnel gouvernant ; réformes pour faciliter l’octroi de crédits bancaires à l’économie.

Etape 3, si l’on veut faire des choses plus intéressantes : mise en place d’une monnaie commune régionale (voir continentale) – et non une monnaie unique – qui serait articulée selon des parités fixes mais ajustables à des monnaies nationales ou à des blocs monétaires bâtis selon les spécialisations économiques. De cette manière, la monnaie commune servira aux transactions commerciales et financières internationales (entre les pays africains et entre l’Afrique et le reste du monde). Ce qui aura le double avantage de faciliter l’intégration économique du continent et, contrairement à la monnaie unique, de ne pas priver les États d’instruments d’ajustement internes.

Si cette question des alternatives relève uniquement des Africains, quel est selon vous le rôle d’une association comme Survie ou de mouvements de solidarité basés en France, dans cette bataille politique ?

Je tiens tout d’abord à féliciter et à encourager Survie et ses militants pour le travail remarquable poursuivi inlassablement depuis plus de trois décennies dans l’optique de mettre fin aux relations plus que troubles, pour dire le moins, entre la France et l’Afrique.

Le travail de sensibilisation et de relais des luttes africaines auprès de l’opinion publique française, des associations militantes et des hommes/femmes politiques demeure important. Il est crucial de leur faire comprendre l’aspect néocolonial du soi-disant « instrument de solidarité et de coopération Nord-Sud » que serait le franc CFA et d’insister sur l’escroquerie intellectuelle et politique autour de la « garantie » de convertibilité censément apportée par la France.

Concrètement, l’une des revendications importantes des mouvements sociaux en Afrique de l’Ouest, au Sénégal notamment, est que la France sorte totalement de la gestion de ce qui ne devra plus s’appeler franc CFA. Elle est résumée par le slogan « France Dégage ! ». Lors de la visite de Macron à Dakar début février, les manifestations contre le franc CFA ont été interdites et une douzaine de manifestants pacifiques arborant le « France Dégage ! » ont été embastillés pendant cinq jours.

Tout ce que Survie pourra faire pour donner plus d’écho en France à cette revendication sera bienvenu. Après tout, c’est aussi ce qu’exige le Nigéria.

Propos recueillis par Thomas Noirot

[1] NDLR : Les billets et pièces de F CFA sont fabriqués à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme], cette mainmise se révèle par l’influence considérable de Paris au niveau des trois « banques centrales » (BCEAO, BEAC, BCC[[NDLR : respectivement en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale, aux Comores


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