Les milliardaires de la presse gavés d’aides publiques et privées

vendredi 16 février

13 février 2018 Par Laurent Mauduit pour Médiapart, extraits :
Le bilan 2016 des aides publiques à la presse prolonge le scandale des années antérieures : les milliardaires les plus riches sont les plus subventionnés. Mais ce sont eux aussi qui se partagent une bonne part des aides privées apportées par Google, Facebook ou la fondation Gates......
Mais ce scandale se double désormais d’un autre : ces mêmes milliardaires, parmi lesquels figurent Bernard Arnault, Serge Dassault, Xavier Niel ou encore Patrick Drahi, sont aussi ceux qui raflent une bonne part des aides privées qu’offrent, pour des raisons loin d’être désintéressées, les grands oligopoles du secteur, comme Google, Facebook ou la fondation du multimilliardaire Bill Gates........
Parmi les aides innombrables dont profite la presse quotidienne nationale, propriété de quelques milliardaires dont la presse n’est pas le métier, il y a d’abord les aides directes de l’État. Jusqu’en 2013, le détail de ces aides était soigneusement tenu secret par l’État. Mais cette opacité – en même temps que le principe même de ces aides – a été de plus en plus vivement contestée, notamment par le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL) dont Mediapart est l’un des membres fondateurs. Pour finir, les chiffres ont donc été rendus publics. Chaque année, leur publication suscite la même indignation car, à chaque fois, on y découvre que les mêmes milliardaires se partagent la plus grosse part du gâteau.....
Sur les 79 657 023 euros qui ont été distribués en 2016 sous la forme d’aides publiques directes à la presse (aides au pluralisme, au portage, à la distribution, etc.), les plus grosses fortunes apparaissent tout en haut de cet étrange hit-parade : on trouve ainsi au premier rang le milliardaire du luxe Bernard Arnault pour Aujourd’hui en France (7,9 millions d’euros) ; au deuxième rang le richissime financier Patrick Drahi pour Libération (6,3 millions d’euros) ; au quatrième rang l’industriel de l’armement et de l’aéronautique Serge Dassault pour Le Figaro (5,7 millions d’euros) ; au cinquième rang, le banquier d’affaires Matthieu Pigasse et le milliardaire Xavier Niel pour Le Monde (5 millions d’euros). Constat invariablement le même : l’argent public va d’abord aux plus riches !

Mais cette année, les services statistiques de la direction des médias ont innové. Ils ont eu l’idée de réaliser une présentation agrégée de ces chiffres, en les rassemblant groupe par groupe. Une idée intéressante car depuis quelques années, d’immenses empires de presse se sont formés autour de quelques-uns de ces milliardaires. Il était donc opportun d’avoir un chiffrage précis des aides totales empochées par chacun d’eux...............

Dans cette présentation, les chiffres prennent une résonance encore plus stupéfiante. À preuve, Bernard Arnault, propriétaire du géant du luxe LVMH et classé première fortune française, avec un capital de 46,9 milliards d’euros, selon le dernier classement du magazine Challenges, est aussi celui qui touche le plus de subventions pour ses journaux (Le Parisien, Aujourd’hui en France, Les Échos) : 12,3 millions d’euros. Ainsi la première fortune française, qui ne devrait avoir besoin d’aucun subside public, perçoit-elle à elle toute seule 15 % des aides publiques directes.

La suite du classement est à l’avenant. En troisième position se trouve ainsi le milliardaire Patrick Drahi qui, via SFR, contrôle Libération, tous les titres du groupe L’Express, BFM Business, BFM-TV ou encore RMC : lui à qui les banques ont prêté près de 50 milliards d’euros pour se lancer dans une folle boulimie d’achat, notamment dans les télécoms, reçoit de l’État plus de 7 millions d’euros. Et cela continue : 6,3 millions d’euros pour le richissime Serge Dassault, 1,9 million pour Lagardère, 0,8 million pour François Pinault. Si l’on ajoute à cette liste de milliardaires une banque, en l’occurrence le Crédit mutuel, qui possède tous les grands quotidiens régionaux de la façade est de la France, de Metz jusqu’à Avignon, en passant par Lyon et Grenoble, laquelle banque empoche 4,7 millions d’euros… on arrive à un total de 39,1 millions d’euros !

Ce chiffre résume toute la situation de la presse française, prise dans les filets d’un capitalisme opaque qui vit en consanguinité avec l’État : sept milliardaires et une banque – qui ont tous pour point commun de ne pas être des industriel de la presse – empochent à eux seuls 49 % des aides publiques.............

Les aides des deux fonds Google

Mais les controverses autour de ces aides ont pris depuis quelques années une nouvelle tonalité : l’État devenant impécunieux, les grands titres de la presse parisienne, dont les activités anciennes, celles liées au papier, déclinent à vive allure, ont continué à demander l’aumône mais, au lieu de tendre la sébile seulement vers l’État, ils ont aussi sollicité les géants américains de l’Internet ou de la nouvelle économie. Lesquels, pour des raisons loin d’être désintéressées, se sont prêtés au jeu.

Le premier de ces géants, c’est Google. Objet de très vives critiques en France parce qu’il n’y payait quasiment pas d’impôt et d’une très vive pression exercée par l’administration fiscale, le groupe a fait au début de 2013 une galipette formidable. Il a acheté la complaisance des plus hautes autorités de l’État en créant un fonds, doté initialement de 60 millions d’euros, « pour l’innovation numérique de la presse ». ..............
Au total, le Fonds pour l’innovation numérique de la presse a distribué en 2016 très exactement 12 823 514 euros. Sur ce montant, les richissimes hommes d’affaires suivants apparaissent en bonne place : Matthieu Pigasse pour Les Inrocks (264 376 euros) ; le même Matthieu Pigasse et Xavier Niel pour L’Obs (179 117 euros), Courrier international (192 395 euros) et Le Monde (256 408 euros) ; Arnaud Lagardère pour Paris-Match (130 242 euros) et Europe 1 (316 584 euros) ; Patrick Drahi pour L’Express (237 705 euros), Libération (192 900 euros) et BFM-TV (243 590 euros et 119 395 euros) ; François Pinault pour Le Point (396 900 euros) ; Iskandar Safa pour Valeurs actuelles (517 252 euros) ; Bernard Arnault pour Les Échos (897 600 euros) et enfin Serge Dassault pour Le Figaro (189 297 euros). Merci pour eux….......

Les financements de Facebook

Comme Mediapart l’a déjà raconté dans un article signé par mon confrère Nicolas Becquet, de l’Observatoire européen du journalisme (lire Comment Facebook achète la presse française), le groupe de Mark Zuckerberg a mis d’immenses moyens sur la table pour circonvenir la presse française. Le marché est simple, racontait mon confrère : en échange d’une certaine somme, le partenaire doit produire massivement des contenus à haute valeur ajoutée sur la plateforme : vidéos, Facebook Live, reportages à 360°, “instant articles”… Les grands médias américains ont donc été rémunérés pour inonder les fils d’actualité de contenus originaux et ainsi convaincre l’ensemble des éditeurs d’en faire autant...............

Ce type de nouvelle servitude acceptée par la presse française pose deux problèmes majeurs. Le premier est le lien de dépendance renforcé au plan financier vis-à-vis des géants américains de l’Internet dans lequel la presse française se place. Car accepter que Google et Facebook jouent ainsi un rôle majeur dans les circuits de l’information ne sera naturellement pas sans conséquence dans l’avenir. Terrible situation de la presse française, sur laquelle une dizaine de milliardaires ont fait main basse et qui, comme si cela ne suffisait pas, se jette dans les bras des oligopoles américains.............

Où est le danger ? Prenons un exemple très parlant, celui de la révélation par Mediapart le 28 avril 2012, soit entre les deux tours de l’élection présidentielle, d’un document attestant le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par le régime libyen du colonel Kadhafi. À l’époque, Le Monde accueille l’enquête de Mediapart avec beaucoup de circonspection, faisant plutôt crédit à ceux qui contestent l’authenticité du document ou même qui voient en Mediapart « une officine » (voir ici, là ou encore là). Et il faudra attendre près de trois ans, le temps que la justice fasse son office, pour que le quotidien donne enfin crédit aux révélations de Mediapart.

Alors, à chaud, comment les « Décodeurs » du Monde, qui font ce travail de certification de l’information pour le compte de Facebook, auraient-ils réagi ? Auraient-ils qualifié les informations de Mediapart de fake news ? On conviendra que la question est importante et mérite d’être soulevée…

Plus généralement, il faut bien comprendre les effets cachés prévisibles de ces accords de partenariat, au plan éditorial : cela risque d’inciter mécaniquement les journaux à travailler sur les sujets que les algorithmes de Facebook jugeront les plus pertinents ; c’est-à-dire à travailler au sein des “bulles” d’information ou de rumeurs que créent les réseaux sociaux. En clair, c’est une règle du jeu qui n’a plus rien à voir avec celles du journalisme de qualité dont l’agenda doit être indépendant, de toutes les puissances politiques et financières mais aussi de ce qui fait le “buzz”…...

Des groupes de presse exsangues

Il n’est guère difficile de comprendre pourquoi la plupart des grands journaux se sont résolus à vivre en quémandant en permanence des aides à l’État et, maintenant que celui-ci est devenu impécunieux, aux géants américains de l’Internet : ils sont tous plus ou moins près du coma financier. Et les milliardaires qui les ont rachetés veulent s’en servir dans des logiques d’influence, mais n’ont aucune envie de mettre eux-mêmes la main au portefeuille pour les renflouer. D’où ce paradoxe : sans ces aides publiques et privées, tous ces groupes seraient en situation de faillite. Les aides ont pour utilité de les maintenir en survie artificielle et en aucun cas de préparer l’avenir..........

En quelques mots, tout est dit : les publications des milliardaires ne peuvent plus être « les bénéficiaires quasi-exclusives des aides ». Il en va du pluralisme de l’information et du droit de savoir des citoyens…


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